3e article de la série Les réalités du métier de conseiller ou conseillère en création d’entreprise, celles qu’on ne vous raconte pas en formation.
Hétérogène, aussi bien dans les personnes reçues que dans les projets traités, avec un petit brin d’autosatisfaction : voilà comment je vois ce métier.
Après les contraintes économiques du métier et les tensions internes aux structures vues dans les deux premiers articles, ce métier a aussi de merveilleux côtés, et c’est ce qu’on va voir ici.
Une perspective différente, quel que soit le projet
Dans ce métier, il faut garder l’esprit ouvert et ne surtout pas s’enfermer dans ses aprioris.
Même si cela fait dix fois que vous voyez le même type de projet, le suivant sera toujours différent.
Un projet classique : le food truck
On a tous eu au moins une fois le projet d’un food truck.
1 type de projet, une multitude de façons de le voir.
Chaque projet peut être complètement différent :
- en fonction du type de produits vendus : est-ce que la personne va vouloir vendre des produits industriels et rapides à réaliser ? mettre en valeur les produits locaux ? ou réaliser des recettes spéciales ?
- en fonction de la clientèle visée et de l’emplacement : la clientèle vient-elle à midi, le soir, ou pour un évènement spécial ? Cherche-t-elle à manger vite, ou à se faire plaisir ? Est-on dans une zone d’activité, commerciale, un marché, ou un lieu touristique ?
- ou encore en fonction de l’histoire qu’il y a derrière : ce projet sert-il à mettre en valeur un savoir-faire, à partager les goûts de son pays ? Est-ce un défi personnel, ou le résultat logique d’une trajectoire professionnelle ?
Le projet est le même : vendre de la nourriture dans un camion. Pourtant, chaque porteur ou porteuse de projet lui donne sa patte, et en fait quelque chose d’unique.
Les projets qui sortent de l’ordinaire
C’est grâce à ce métier que j’ai élargi mes connaissances dans les professions, savez-vous ce qu’est un « économe » ? (Non, ce n’est pas ce qui sert à éplucher les légumes). Voici d’autres projets qui m’ont interpellée.
Les projets qui mettent des étincelles dans mon cerveau
« Je veux être caddy de golf. » Ma première pensée a été d’imaginer un petit chariot avec des clubs de golf à l’intérieur. Le monsieur voulait-il se transformer en caddy, ou en voiturette ?
« Pouvez-vous me dire en quoi cela consiste ? »
Quand je pose cette question, je suis aux anges. Je vais apprendre quelque chose que je ne connais pas. C’est l’un de mes aspects préférés de ce métier : la découverte.
Des projets qui ont créé des étincelles, j’en ai eu quelques-uns : caddy de golf, téléski nautique (c’est exactement ce que ça veut dire), fauconnier (oui, à notre époque, ils peuvent être très utiles, et pas seulement dans des parcs zoologiques).

Les projets « Pourquoi ? »
Sortir de l’ordinaire, ce n’est pas toujours tomber sur un métier qu’on ne connaît pas. Parfois, c’est un projet familier qui se réinvente complètement.
Je vous parlais des projets food truck basés sur la passion et la valorisation d’un savoir-faire.
Et pourquoi pas un food truck spécialisé dans les desserts ? Pas un camion frigorifié qui vend des desserts sur les marchés, un véritable food truck à dessert.
(Food truck = projet connu et maîtrisé.
Food truck Dessert = rechargement des données et mise à jour.)
Dans un premier temps, vous ressentez un léger rejet. Vous voyez d’abord toutes les contraintes, avant de voir les opportunités. Ça casse vos mécanismes habituels de réflexion, et ça demande un effort d’adaptation supplémentaire.
Et c’est ce que je trouve génial.
Les projets qui font « Gné ? »
Quelques projets qui ont retenu mon attention :
Une agence de rencontre « papier » à l’époque du tout numérique (en creusant, c’était axé sur les seniors, ça se tenait encore il y a 15 ans).
Une personne qui voulait « louer » ses chèvres pour débroussailler des terrains (maintenant plus commun, mais on était au début de la pratique).
Un accro de pêche qui voulait commercialiser des appâts de sa confection (en fait, il y a un marché de passionnés derrière).
Pourquoi ma première réaction a été « Gné ? ». Tout simplement parce que ça se confrontait à mes propres idées. Mais quand on reste neutre, et qu’on fait l’effort de comprendre la logique derrière, on voit le potentiel.
Que ce soit des projets qui vous éblouissent ou qui vous interrogent sur la pertinence du marché, dans les deux cas, ils vous obligent à garder l’esprit ouvert, sans jugement de valeur. Et surtout, on en retire toujours quelque chose d’instructif.

Les revers de cette richesse
Autant l’hétérogénéité des projets est plutôt une source de stimulation intellectuelle, autant, parfois, ça peut être épuisant.
Un mécanisme naturel
Notre cerveau aime ce qui est constant. Il cherche à économiser de l’énergie, c’est d’ailleurs souvent pour ça qu’on est réfractaire au changement.
Que se passe-t-il quand on change de projet toutes les heures ? Le cerveau se fatigue plus vite, donc il cherche à s’économiser. Face à un projet déjà rencontré, il se dit : « Chouette, je connais, je vais faire pareil. »
Et c’est là, le piège. Le food truck aux desserts, plus haut, en est un bon exemple : soit on cède à la facilité de traiter le nouveau projet « comme d’habitude », soit on force son cerveau à rester ouvert, et on reprend à zéro, comme s’il s’agissait d’un projet totalement inconnu.
La mise à niveau culturelle et entrepreneuriale
On rajoute ici une touche de complexité supplémentaire : la personne accompagnée n’a pas de culture entrepreneuriale, ou pire, elle n’a pas les mêmes allants de soi que dans notre pays.
Les habitudes du salariat
Quand on a été salarié pendant 20 ou 30 ans, il ne faut pas se leurrer : on garde des mécanismes de salarié, d’autant plus si son entourage personnel ne compte aucun entrepreneur.
Outre les personnes qui cherchent systématiquement l’approbation pour tout ce qu’elles font, un sujet revient souvent : le salaire, ou plus précisément les charges sociales dues.
La moitié des personnes accompagnées n’ont jamais regardé leur fiche de paie (sondage maison, fait sur mes ateliers charges sociales : à chaque fois, j’en avais au moins la moitié).
Je ne vais pas développer ce point ici. Mais entre le manque de prise de conscience et les idées reçues lues ou entendues, il faut parfois tout reprendre depuis zéro sur l’univers entrepreneurial.
Culture étrangère
Rencontrer des personnes de culture différente est vraiment très enrichissant.
Toutefois, il y a deux aspects à ne pas négliger : comprendre, et se faire comprendre.
L’énergie dépensée à comprendre quelqu’un qui ne parle pas français est épuisante.
Des fois on devine plus qu’on ne comprend vraiment.
Expliquer les réglementations françaises à un porteur ou une porteuse de projet qui était déjà chef d’entreprise dans son pays demande, elle aussi, beaucoup de patience, même si ces personnes-là écoutent souvent mieux que les Français d’origine.
Petite anecdote : un jour, j’ai rencontré un gentil petit monsieur qui, dans son pays, avait déjà un food truck. Il voulait faire pareil en France. Avant même que je lui parle des règles d’hygiène et d’installation, il m’a lancé : « Devant la mairie, c’est un bon emplacement, je ne comprends pas pourquoi personne ne s’y est mis. »
Je me suis dit que j’allais avoir un gros travail de mise à niveau culturel avec ce monsieur…
Une fois les règles d’installation expliquées, il s’est exclamé que c’était compliqué, en France (la remarque classique, même venant de Français). Et que chez lui, c’était beaucoup plus simple : il pouvait s’installer où il voulait. Ce qu’il comptait quand même faire, malgré mes mises en garde.
Une culture entrepreneuriale souvent à reprendre
L’éducation entrepreneuriale, en France, c’est quelque chose qu’on doit souvent faire. Ce n’est pas forcément lié à une culture étrangère. Beaucoup de Français et de Françaises ont des idées reçues bien ancrées concernant l’entrepreneuriat, et déchantent vite quand on leur donne un aperçu de la réalité du terrain.
Mon petit halo d’autosatisfaction
J’ai besoin de diversité dans mon travail. Avoir des profils différents en face de moi nourrit ma curiosité, cette envie de comprendre l’autre. Personnellement, même si c’est épuisant, je trouve ça épanouissant.
J’ai aussi besoin que ma journée soit rythmée, que mon métier m’enrichisse intellectuellement. Et si je peux aider les autres en passant, c’est encore mieux.
À retenir
Ce qui est stimulant :
- Un même type de projet ne se ressemble jamais vraiment d’un porteur ou d’une porteuse de projet à l’autre.
- Découvrir des métiers ou des besoins qu’on ne connaissait pas (caddy de golf, chèvres débroussailleuses, agence de rencontre pour seniors…).
- Sortir de ses automatismes de pensée, même quand ça demande un effort.
Ce qui est fatigant :
- Changer de projet toutes les heures, sans jamais pouvoir appliquer de recette toute faite.
- La mise à niveau culturelle ou entrepreneuriale, qu’elle vienne d’un pays différent ou de vingt ans de salariat.
- Rester neutre face à des projets qui bousculent ses propres repères.