Vous n’êtes plus salarié.e, vous êtes chef.fe d’entreprise

Quand on se lance dans l’étude de son projet, on a souvent déjà entendu parler des notions de marché, coûts, forme juridique et de ses motivations personnelles.

Mais pour autant, est-ce qu’on a vraiment réfléchi à ce que cela impliquait comme responsabilité ?

Vouloir être son propre patron et devenir son propre patron sont bien deux choses différentes.

Ce que j’ai appris parfois à mes dépens

Je vais aller droit au but, on comprend ce qu’est être entrepreneur en le vivant.

Vous avez beau avoir lu de la littérature à ce sujet, suivi une formation « Devenez le parfait entrepreneur de demain » (je suis sûre que ça existe, ce genre de chose), avoir réfléchi à toutes les contraintes que cela impliquait, au final, vous comprendrez en mettant les mains dans le cambouis.

Et je vous rassure, même plusieurs années après, vous apprendrez encore des choses dont vous ne doutiez même pas.

Scoop : ceux qui ont une famille d’entrepreneurs partent avec une longueur d’avance sur vous.

Moi, je n’avais pas cette longueur d’avance. J’ai appris sur le tas, à travers deux expériences bien différentes.

Ma première expérience de gérante

Je travaillais pour une entreprise d’innovation, à la base ce n’était pas ma boite. J’étais donc gérante non associée. J’étais jeune, je venais d’un milieu ouvrier, je voulais créer ma boite, j’avais une formation de conseillère en création d’entreprise, donc la théorie mais pas la pratique.

Ce poste était parfait pour comprendre les rouages et ce que cela impliquait.

Et… je n’ai pas été déçue ! (Franchement, j’aime bien expérimenter mais là, je m’en serais passée.)

Au vu de mon inexpérience, comme la majorité des entrepreneurs que je croise, j’ai (bêtement) fait confiance à l’associé principal et surtout à l’expert-comptable. Tous deux avaient l’air de savoir parfaitement ce qu’ils faisaient en matière de demande de Crédit Impôt Recherche (entreprise d’innovation oblige) … jusqu’à ce qu’on tombe sur un inspecteur des impôts pointilleux !

Imaginez la scène, au sein du cabinet d’expertise-comptable, moi assise à une table ronde entre l’inspecteur des impôts à ma gauche et l’expert-comptable à ma droite, ces deux derniers campant sur leurs positions d’interprétation de la loi sur le Crédit d’Impôt Recherche.

J’assistais désespérée à la scène qui se passait sous mes yeux, en me maudissant de ne pas avoir cherché à comprendre et à vérifier le contenu de la demande, et surtout d’avoir fait trop confiance.

Créabuse, jeune entrepreneure stressée, se retrouve entre son expert-comptable et un inspecteur des impôts qui défendent chacun leur interprétation de la loi, tandis qu’elle pense « J’aurais dû vérifier », illustrant l’importance de comprendre les conseils reçus et de garder son libre arbitre.

Résultat

Un passage au tribunal seule ! Puis une note de 5 300 € d’avocat (je me souviens encore du prix, bien que c’était il y a environ 20 ans). Avec en bonus, une forte apparition de cheveux blancs avec un brin de dépression.

Il faut savoir que les experts-comptables ne vont quasiment jamais devant les tribunaux. Ils ne font qu’exécuter ce que vous leur demandez de faire. Dans l’immense majorité des cas, ils ne sont pas responsables s’il y a un problème.

Autant vous dire que mon envie d’entreprendre a été mise en stand-by pendant un long moment !

Seconde expérience : un autre niveau de responsabilité

La première expérience de gérante concernait une boite d’innovation, j’avais surtout du reporting financier pour le comptable, des déclarations et paiements de charges sociales et des demandes de subventions ou de CIR (hum hum hum) à réaliser.

Ça restait encore relativement léger.

Un nouvel essai

Une quinzaine d’années après, j’ai créé mon bar à jeux de société, et là, on rentre dans un autre registre.

Quand vous créez votre entreprise de A à Z, en la préparant depuis plusieurs années qui plus est, l’investissement personnel est plus profond. La première expérience, je voulais voir. Là, je mettais en place le but de toute ma vie professionnelle.

Un bar, ça veut dire un local, des obligations légales à respecter, des employés (dans mon cas), des fournisseurs à choisir et à payer, un prêt à rembourser, un loyer à payer, et surtout des décisions à prendre tout le temps ! Et toute seule.

Personnellement, je n’ai aucune difficulté à prendre des décisions, mais on se demande tout le temps : est-ce que je ne me trompe pas ? Est-ce que je vais dans la bonne direction ? Est-ce que je fais les bons choix ? Comment je résous ce problème ?

Et là, j’ai vraiment compris ce que c’était d’être cheffe d’entreprise, avec toute la fatigue et la solitude que ça implique.

Il y a eu du positif aussi, la joie du point mort atteint, l’impression d’avoir accompli quelque chose.

J’ai déjà raconté la vente du bar en détail dans l’article De la théorie à la plonge. La vente n’a pas été plus simple que la création. Là aussi, j’ai tout géré seule.

Une vigilance accrue

Autant vous dire que cette fois, j’avais retenu la leçon. J’ai été franchement chiante et pointilleuse avec mon expert-comptable et mes avocats, à éplucher chaque document avant de signer, à les challenger quand je trouvais ça incohérent.

Conseil : n’attendez pas le retour de l’expert-comptable, c’est déjà trop tard quand il vous dit quelque chose. Créez-vous vos propres outils. Bien sûr, vous pouvez consulter votre expert-comptable pour avoir son avis, c’est même conseillé, mais ça reste un conseil, pas une décision à votre place.

Illustration comparant un document signé dès la version 1 par confiance et une version 6 annotée, relue et corrigée, pour rappeler qu’un entrepreneur peut déléguer une tâche sans transférer sa responsabilité ni renoncer à son libre arbitre.

Ce que je vois chez les porteurs et porteuses de projet

La plupart des porteurs de projet n’ont pas d’expérience en entrepreneuriat.

Ils ont une idée : créer une entreprise.

Comme je vous l’ai dit, le rôle du chef d’entreprise se vit plus qu’il ne s’apprend.

Toutefois, prendre conscience en amont de certains points permet d’éviter un grand écart trop inconfortable.

« Je ne sais pas, c’est le comptable qui a fait le tableau »

Je trouve toujours stupéfiant que les personnes ne connaissent pas leurs chiffres. Quand je rencontre une personne qui est passée par un expert-comptable, les trois quarts du temps, elle ne sait pas expliquer les montants présents dans son prévisionnel financier.

Ils me diraient : « je ne m’en souviens plus », il n’y aurait aucun problème. Ils ont fait l’effort de chercher.

Mais là, ils me disent : « je ne sais pas, c’est le comptable qui a fait le tableau ». Ils avouent comme si c’était tout à fait normal que le comptable ou un autre conseiller en création ait tout fait.

Ma question dans ces moments-là : est-ce que c’est vraiment leur projet, ou celui du comptable ?

Quand je me suis retrouvée devant le juge, j’ai vaguement bredouillé que j’avais fait confiance au comptable, il m’a rembarrée d’un ton ferme en me demandant si j’étais bien la gérante.

Il n’y avait pas d’excuse qui tienne. J’aurais dû vérifier, j’aurais dû valider en comprenant, c’était moi qui étais en tort, personne d’autre.

Ce que ça coûte, concrètement

Pour moi, les personnes qui délèguent tout, dès l’établissement de leur prévisionnel financier, à leur expert-comptable s’exposent à plusieurs problèmes en cascade.

Devant un banquier, elles ne sauront pas répondre.

Sans regarder leurs comptes elles-mêmes, elles ne sauront pas non plus si elles sont rentables, jusqu’à ce que le comptable le leur dise, ce qui est bien trop tard pour agir.

Comment négocier un prix avec un fournisseur ou un client quand on ne connaît pas le coût réel de son activité ?

Et si le comptable se trompe dans le bilan, ce sont elles qui paieront les pots cassés.

Le réflexe de déresponsabilisation

Pourquoi laisse-t-on les autres faire à notre place ?

Déléguer, oui mais…

Vous allez me dire, sans compétences de départ, on fait confiance à l’expert, qu’il soit comptable, juridique ou simple conseiller, ça fonctionne aussi avec tous les prestataires externes (site internet, sous-traitants, etc.). On délègue parce qu’on ne sait pas faire.

En soi, c’est tout à fait normal. C’est même plutôt sain, et recommandé, pour ne pas rester isolé avec ses doutes. De plus, ça fait gagner du temps pour se concentrer sur autre chose.

Toutefois, je crois que vous avez retenu l’idée :

Vous, seul, êtes responsable légalement de votre activité !
Déléguer oui ! Valider sans chercher à comprendre : non !

Prendre conscience de ses responsabilités légales

J’irais plus loin, mon sentiment personnel est que pour beaucoup de porteurs de projet, ils se dédouanent de toute responsabilité en pensant passer par un expert. (Ce que j’ai cru possible lors de ma première expérience de gérante.)

S’il y a une erreur, quelqu’un d’autre en prendra la responsabilité, parce qu’on le paie pour ça.

Sauf que ce n’est pas ce qui se passe dans la réalité.

Ma matinée passée au tribunal de commerce me l’a bien montré. La majorité des entrepreneurs étaient là car ils n’avaient pas déclaré leur bilan à cause d’un différend avec leur expert-comptable, et le juge a rejeté toute excuse basée sur ce différend.

Et ça ne s’arrête pas qu’à l’expert-comptable

Si un de vos salariés pose problème, c’est la boite qui paie. Bien sûr, le salarié aura aussi des sanctions.

Si vous ne payez pas vos cotisations sociales ou vos taxes, une faillite ne vous protégera pas personnellement, vous devrez quand même les payer. Cela sera étalé sur plusieurs années.

Vous passez par un prestataire informatique pour gérer vos données, mais vous avez une fuite de celles-ci, le prestataire aura des soucis, mais vous aussi.

Beaucoup de malentendus dans le monde de l’entrepreneuriat viennent des idées reçues qu’on s’est créées.

Rien de tout ça n’arrive systématiquement, je vous rassure. Mais comme pour les assurances, mieux vaut être préparé.e que de tout subir de plein fouet.

Maîtriser ou déléguer ?

On est bien d’accord, maîtriser parfaitement tous les rôles que le chef d’entreprise doit endosser est mission impossible. Au début, on en fait un maximum par manque de moyens, et surtout parce qu’on a le temps, en délégant ce qui nous paraît indispensable, la comptabilité par exemple.

Mais on l’a vu, il faut garder un œil sur tout, même si on ne maîtrise pas les choses à la base.

Reste à savoir où vous placez le curseur : entre la confiance qu’on accorde à un expert et la vigilance qu’on garde sur son propre projet.

À retenir

  • Se faire expliquer est indispensable.
  • Ne pas signer sans avoir compris devrait être votre leitmotiv.
  • Prendre l’avis de plusieurs conseils, un luxe pas si accessoire.
  • Garder son libre arbitre et faire ses propres choix : une règle absolue.

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