De la théorie à la plonge

Deuxième volet de la série « Mon parcours avant Créabuse ».


Dans cet article, je raconte la vraie première année de mon bar à jeux, l’arrivée du COVID, et la décision de vendre plutôt que de couler.


Dans Comment l’envie de créer m’a menée à l’accompagnement, j’expliquais pourquoi j’avais choisi de passer du côté du conseil, pour mieux maitriser ce que je voulais créer moi-même.

Je connaissais la théorie de l’intérieur. Mais la mise en pratique est une toute autre histoire.

Il y a la théorie. Et puis il y a la plonge.


Onze mois avant d’ouvrir

Le récit complet de la naissance du bar, je ne vais pas vous le refaire ici — il est déjà là, en détail, sur les Dragons Nains. C’est un peu long à lire, mais il y a tout : pourquoi j’ai choisi de faire un bar à jeux, le process du montage, le choix du nom et du logo.

Ce que je retiens de cette période : 11 mois. 7 pour trouver un local, 4 pour boucler le financement. Entre les déceptions d’avoir loupé un bon local, les changements de plan sur l’implantation, les modifications de business plan qui vont avec et les déconvenues avec les banques. C’est long au début, mais ça s’accélère sur la fin. Les yoyos émotionnels sont constants, c’est une phase excitante et tout aussi stressante que tous les porteurs et porteuses de projet connaissent, avec les deux questions récurrentes : « Est-ce que c’est le bon local ? » « Est-ce que la banque va être d’accord ? »

Mais l’important, c’est d’arriver au but. (Vous commencez à connaître la chanson.)


La douleur de la 1ère année

J’ai ouvert avec 3 salariés permanents et des extras ponctuels. Je n’avais aucune expérience dans la restauration et mes seules connaissances en gestion, en droit, en accompagnement.

Et clairement dans les projets de restauration, les banques y sont très sensibles. Les refus ne concernaient pas la viabilité du business plan (bien que le monde du jeu leur soit inconnu) mais mon incapacité présumée à gérer le turn-over commun dans la profession.

Ce que j’ai traversé cette première année, je ne vais pas vous en faire la liste. Trésorerie sur le fil du rasoir, erreurs de débutante, gestion d’une équipe aux caractères très différents quand on est soi-même plutôt introvertie, et cette solitude particulière que connaissent les chefs et cheffes d’entreprise. Autant prendre des décisions ne me dérange pas, autant passer son temps à en prendre, ça devient pesant sur le long terme.

Être seule associée est aussi contraignant : pas de break possible, si vous n’êtes pas là, la machine ne tourne pas.

Malgré tout, j’ai tenu. À 9 mois, j’avais atteint mon point mort. À 1 an, j’avais reconstitué une trésorerie qui me permettait de ne plus réfléchir en boucle à comment jongler avec les finances pour payer le loyer.

Et mon équipe de départ était toujours là. J’ai réglé le problème du turn-over : je n’en avais pas. (En vrai, c’est assez commun dans les bars à jeux, c’est une activité de passionnés.)

Illustration d’un café ludique chaleureux : une buse anthropomorphe en sweat à capuche gère un ordinateur derrière le comptoir, tandis que des clients jouent à un jeu de société et que la vaisselle de fin de service s’accumule à côté.

Deux mois de répit. Puis le mur en verre.

J’ai eu deux mois pour souffler. Deux mois où j’avais l’impression que la machine tournait enfin. Où le poids sur mes épaules s’allégeait.

Et puis le COVID est arrivé.

Pour donner une vision imagée : « Vous courez à pleine vitesse, vous êtes déjà épuisée de la course, et là… vous vous prenez un mur en verre en pleine tronche ».

Ça correspond exactement à ce que j’ai ressenti.

Car la bonne surprise du début d’année, c’était que malgré mes craintes, j’avais quand même atteint le point mort en janvier et en février. Et le mois de mars s’annonçait sous de beaux jours avec 3 grosses réservations…

Et… Confinement. Arrêt d’activité. D’abord 4 mois, puis 8 autres après quelques mois d’activité chaotiques.

La fatigue accumulée pendant la 1ère année s’est muée en état végétatif. Je ne faisais qu’attendre que le temps passe. Mon cerveau ne gérait plus que les urgences… Je savais pertinemment que 15 jours d’arrêt auraient de lourdes conséquences. Alors imaginez presque 1 an…


Un an à essayer de remonter

La vraie reprise est arrivée avec son lot de contraintes supplémentaires. La clientèle est revenue. Moins nombreuse qu’avant, avec un budget plus serré et des habitudes modifiées. Les charges, elles, avaient continué d’augmenter. Tous les indicateurs allaient dans le mauvais sens.

J’ai essayé de remonter la pente pendant plus d’un an, en vain.

J’étais épuisée, physiquement et mentalement. Lors de l’inventaire de début d’année, j’ai annoncé en larmes à mon équipe que j’allais arrêter. Ils m’ont répondu qu’ils s’en doutaient. Je ne leur cachais rien, je les ai toujours impliqués dans la gestion quotidienne du bar.

Au début, je voulais faire un dépôt de bilan, mais dans un éclair de lucidité, j’ai contacté mon expert-comptable qui m’a conseillé d’essayer de vendre. Je n’y avais même pas songé…

Et ce fut un bon conseil ! (ça arrive que les experts donnent des bons conseils.)


La vente, et ce qu’il en reste

J’ai motivé l’agent immobilier avec un ultimatum : si je n’avais pas trouvé un acheteur d’ici la fin du mois, je mettais la société en dépôt de bilan.

Apparemment, ça a été une bonne motivation !

J’ai choisi le bon timing pour vendre, car quelques mois après, le marché était saturé de fonds de commerce.

Six mois entre la décision et la vente effective, ça peut paraître long. En fait, ça paraît une éternité quand vous n’avez plus de trésorerie. Mais c’est dans les normes pour ce type de transaction.
Je vous passe les couacs qui vont avec.

Créabuse observe une carte illustrée du parcours du Barnadé, de l’ouverture du café ludique au point mort atteint, puis au choc du COVID et à la décision de savoir s’arrêter.

Un emploi tombé du ciel, mais une période délicate

Par chance (et c’est une vraie chance que beaucoup n’ont pas), j’ai trouvé un emploi de conseillère en création d’entreprise moins d’un mois après la vente.

Clairement, ma situation était délicate : célibataire, moins de 2 000 € d’épargne, pas de cotisations chômage (les chefs et cheffes d’entreprise n’y ont pas le droit), et pas le droit de toucher à l’argent de la vente avant 6 mois (c’est le délai légal que beaucoup ignorent, le temps que vos créanciers se fassent connaître).

Ce CDD m’a offert le premier revenu stable depuis 4 ans. En mode écureuil à fond, par réflexe autant que par nécessité. Je me suis accordé un seul achat plaisir : un ordinateur de gamer. (Ce n’était pas raisonnable, mais j’en avais besoin pour mon moral.)

Avoir trouvé un emploi m’enlevait un poids qui pesait lourd, mais les soucis n’ont pas arrêté pour autant : découvert sur le compte professionnel, syndic qui ne remboursait pas la caution (c’est bizarre, c’était le même montant que le découvert), problèmes de communication avec la banque, et des problèmes familiaux qui sont venus se rajouter en cours de route (parce que c’est pas drôle autrement).

Mon corps et mon esprit ne tenaient que par obligation, j’étais littéralement vidée de toute énergie. Je passais mes temps libres à dormir.

La fin de mon contrat a plus ou moins coïncidé avec la fin du séquestre (oui, on a séquestré mon argent !) du montant de la vente, une fois le prêt bancaire et les dernières créances déduits.

8 000 € sur 100 000 € investis.

Je vous laisse faire le calcul.


Le début de remise en question

Bizarrement, quand tout a été réglé, le poids sur mes épaules s’est allégé. Même si j’ai mis du temps à récupérer vraiment.

Mais au cours de ces 6 mois en tant que conseillère à faire la même chose qu’« avant », je me suis aperçue que le poste ne me convenait plus.

J’avais besoin d’autre chose.

La suite, c’est la Partie 3 de cette série.

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