Dans le monde des bars à jeux de société, on s’attendrait à une concurrence comme ailleurs. Et pourtant, à Lyon, j’ai vécu tout l’inverse : des bars qui s’entraident plus qu’ils ne se combattent.
J’ai géré mon propre bar à jeux pendant 4 ans, dans une ville où une dizaine d’établissements se sont développés en quelques années. Économiquement, on était clairement concurrents. Dans les faits, au quotidien, ça ne se passait pas du tout comme ça.
Lyon, ville ludique
À Lyon, l’univers du jeu de société est bien implanté : 2 bars à jeux associatifs historiques (même si l’un a fermé depuis), plusieurs associations, une fédération, une grosse convention, des auteurs et des maisons d’édition reconnus et enfin de nombreuses boutiques de jeux.
Bien sûr, ce n’est pas la seule ville à avoir cette effervescence ludique.
Une concurrence indirecte déjà présente ?
Ayant plongé dans ce monde ludique, j’ai eu envie de créer un bar à jeux assez rapidement. Toutefois, ce maillage associatif compromettait l’intérêt de la création d’un nouveau lieu privé… en tout cas, c’est ce que je pensais à l’époque.
À force de réaliser des projets, j’ai compris l’intérêt de la concurrence positive, celle qui vous amène des clients plutôt que de vous les prendre. Plus il y a de bars à jeux, plus cela rentre dans les normes et plus de gens viendront essayer. Et comme votre lieu est supra méga cool, ben, c’est tout bénef pour vous.
Partant de ce constat, le projet du bar refait surface, surtout que le monde du jeu de société était en plein essor depuis plus de 20 ans, et que les cafés jeux suivaient la tendance, en France mais aussi à l’étranger.
C’est dans cette perspective que je me suis attelée à la création de mon bar, tout en voyant le nombre de « mes rivaux » grandir à vue d’œil en 3 ans. Depuis 2016 : 3 bars s’étaient créés, et 4 autres (dont le mien) ont suivi dans les 2 années suivantes.
À l’heure actuelle, j’ai perdu le compte des lieux ludiques présents sur Lyon.
La concurrence est bien présente.
Et pourtant…
Concurrents ou joueurs ?
Avant d’être concurrents, on était déjà du même monde
Le monde du jeu est formidable parce qu’il n’y a pas de place pour des barrières sociales ni générationnelles. Vous pouvez très bien jouer avec un adversaire qui pourrait être votre patronne comme votre grand-père, et ça ne pose aucun problème. Chacun a ses motivations, que ce soit rencontrer un adversaire qui vous pousse à trouver de nouvelles tactiques ou tout simplement passer un bon moment à rigoler.
Et logiquement, ceux qui ouvrent des bars à jeux sont des joueurs, donc avec un esprit de joueur. Cet esprit convivial se retrouve dans l’ambiance même des bars.
Avant d’ouvrir nos lieux, on a fréquenté les mêmes endroits, on a joué aux mêmes jeux, participé aux mêmes événements.
Des a priori infondés ?
Moi qui suis d’un naturel introverti, aller voir un dirigeant de bar et lui dire : « Salut, je voudrais faire la même chose que toi, tu pourrais m’aider ? » était proprement inconcevable, d’autant que dans mon subconscient (plutôt dans mes a priori), c’était des concurrents et que ça ne se faisait pas. Ils allaient forcément me voir d’un mauvais œil.
Mais comme tous les a priori, ils se basaient plus sur mes peurs que sur la réalité.
Au final, ce sont les autres qui sont venus se présenter à tour de rôle. Je me rappelle très bien d’Antoine de la Pharmacie bistrot ludique, le premier à venir me saluer en tant que bon voisin (on était littéralement à 15 minutes à pied l’un de l’autre). Au passage, il m’a racheté les meubles de l’ancienne brasserie que je ne voulais pas.
Le groupe WhatsApp, salvateur
Dans les quelques mois après l’ouverture, l’un des dirigeants a créé un groupe WhatsApp pour s’entraider entre bars à jeux. Petit à petit, ce groupe s’est complété au fur et à mesure des ouvertures, passant d’un simple lieu d’échange de doutes et d’informations à l’organisation d’événements inter-bars.
Après tout, on est là pour s’amuser.
Dès sa première visite, Antoine m’avait donné le ton : il ne voulait pas une proximité toxique, mais plutôt une collaboration intelligente.
Avez-vous déjà été en rade de bouteille de CO2 pour vos tireuses à bière un vendredi soir où vous êtes blindé ? Avoir quelqu’un qui peut vous dépanner en urgence, ça n’a pas de prix ! (Merci beaucoup Antoine !)
Et ce type de dépannage ou de demande de bonnes adresses est assez fréquent. L’échange d’informations est aussi primordial, que ce soit sur des arnaques aux défibrillateurs ou des groupes de clients qui ne jouent pas le jeu.
Une vraie fausse concurrence
Une collaboration intelligente au service du client
« Désolée, nous sommes complets. Avez-vous essayé d’aller à XXX, ils ont peut-être encore de la place ? »
« Désolée, nous ne sommes pas ouverts ce jour-là, mais YYY l’est, vous devriez essayer de leur demander. »
Ce type de renvoi vers mes confrères était fréquent. (Oui, avant Covid, on était complets quasiment tous les soirs.) Et je sais que mes voisins les plus proches faisaient de même.
Plutôt que de laisser des clients en plan, autant leur indiquer une solution. De toute façon, ils la trouveront tout seuls sur internet. Et même en étant concurrents, on souhaitait travailler ensemble. Le but d’un bar à jeux est avant tout le partage : le partage d’une ambiance, d’un jeu, de la création de lien social.
Et il ne faut pas se leurrer, les clients choisissent les lieux en fonction de leurs goûts. Chaque bar à jeux a son univers, son agencement, ses bières, sa nourriture, son fonctionnement et donc ses prix. En dehors de la proximité géographique, c’est ça qui fait la différence.
Il vaut mieux avoir des clients qui se sentent bien dans votre établissement parce que celui-ci leur correspond, plutôt que des clients qui ne consommeront pas et mettront potentiellement des avis critiques négatifs sur des critères très subjectifs.
Un cadre rose à paillettes… qui a ses limites
Vous allez me dire, ça a l’air merveilleux comme environnement concurrentiel.
Comme je vous l’avais dit, je ne m’attendais pas à ce côté entraide qui allait au-delà de mes croyances personnelles.
J’ai un côté bisounours très prononcé. Et avec mon métier de conseillère, qui avait déjà développé mon côté social et d’entraide, je kiffais cette ambiance.
Toutefois, il y a 2 aspects que toute la bonne volonté ne pourra pas changer.
Le premier, les caractères de chacun.
Les relations interpersonnelles sont parfois compliquées. Je ne vais pas m’étaler sur ce point.
Le second, et non des moindres, c’est l’aspect économique.
Il y a un truc qui roule tout seul dans les bars à jeux, c’est le bouche-à-oreille et la cooptation.
Un ami ou un collègue vous amène dans un lieu où vous vous amusez. À votre tour vous y amenez un groupe de personnes, et ça fait boule de neige.
Plus il y a de lieux ludiques, plus il est facile d’essayer des ambiances différentes, plus cela donne lieu à des soirées d’essai.
Enfin, vous choisissez celui qui vous convient le mieux et vous devenez fidèle, avec des fréquences de passage allant de toutes les semaines à tous les mois.
Donc, la dilution du potentiel de loisirs avec la multiplication des lieux ludiques n’est pas un problème quand vous êtes complets tous les soirs.
Mais cela le devient quand la clientèle peine à revenir après la crise sanitaire.
Si le client va chez l’un, il ne va pas chez l’autre.
Il faut rester réaliste, même si une certaine entente existait entre nous : le client a un budget « loisir » qui n’est pas infini.
Malgré nos bonnes intentions, on est rattrapés par la réalité économique.
L’univers rose à paillettes a donc ses limites, et c’est celui du portefeuille de votre clientèle.

Ce qu’on ne retrouve pas forcément ailleurs
Une rivalité forcée
Un dernier point m’a surprise lors de mes 4 années d’exercice : la volonté des autres de vouloir nous mettre en compétition.
Les clients bien sûr
Naturellement, pour vous faire plaisir, ils vont vous dire ce qu’ils aiment chez vous en comparaison de ce qu’ils ont vu chez vos confrères. C’est humain, mais parfois, ça pique un peu au niveau des remarques. Et vous vous doutez qu’on a droit à la même chose chez les « collègues ». Ça met juste mal à l’aise.
« Les 5 meilleurs bars à jeux de Lyon. »
Mais quand la presse s’en mêle, c’est une toute autre histoire.
Je ne compte plus les fois où j’ai écrit un commentaire pour remercier d’être dans le top 5, tout en précisant que les autres bars existaient aussi et qu’ils avaient aussi leur univers à découvrir.
La société aime bien mettre en concurrence des gens qui ne le souhaitent pas.
Aider les autres… à créer leur bar à jeux
L’univers du jeu est plutôt bon enfant et bon joueur. C’est dans cet esprit que j’ai régulièrement eu des « visites » pour avoir des informations sur le fonctionnement du bar. Certaines visites se sont transformées parfois en stage de 2 semaines.
La première année, j’ai eu un peu moins d’une dizaine de personnes qui souhaitaient créer ou étaient proches de le faire, avec pas moins de 4 créations dans les années qui ont suivi. Dont Pamela, qui a fait un stage de 15 jours chez moi, et a créé le Repaire des Petits Joueurs à Le-Pont-de-Beauvoisin (38).
Une vague de soutien
Quand un établissement ferme, ce n’est pas seulement un « lieu sympa » qui ferme, mais aussi un lieu de lien social.
Que ce soit les clients réguliers, les professionnels du monde ludique ou les dirigeants des autres bars, nombreux sont ceux qui sont venus dire un mot de soutien.
D’ailleurs, quand j’ai vendu, pas mal de bars m’ont racheté une partie de mes jeux.
Quentin, de The White Rabbit, qui a créé son bar après moi, s’est excusé, parce qu’il avait l’impression d’être en partie responsable de la baisse de fréquentation qui m’avait poussée à vendre.
Ne sont-ils pas choux ?
Conclusion
Je ne sais pas si le monde du jeu est vraiment un cas à part. Ce que je raconte ici, c’est mon vécu à Lyon, avec les dirigeants de bars que j’ai connus.
Parce que j’ai aussi entendu parler d’autres villes où l’ambiance entre bars à jeux est beaucoup plus tendue, où la concurrence ressemble davantage à ce qu’on imagine d’habitude.
Alors peut-être que l’ovni, ce n’est pas le monde du jeu en général. C’est juste la chance d’être tombée dans cette ville-là, avec ces gens-là.